Jean-Jacques Picart est un homme qui fait mentir les légendes. De la mode, on dit volontiers que cet art capricieux ne règne que sur l'éphémère mais qu'il doit respecter certaines règles. Lui, qui en est le lutin en apparence et le gourou (le terme le fera frémir) en réalité, lui dont les jugements sonnent comme des oukases ou des prophéties, lui qui possède une totale connaissance de cette planète, lui dont on assure dans le métier qu'il ne dit jamais ce qu'il ne pense pas, lui à propos de qui, un jour, Christian Lacroix a juré qu'il avait « la religion de la vérité », lui dont le travail est de sentir l'air du temps et de conseiller quelques clients du secteur (pas tout à fait une dizaine), lui qui a lancé Christian Lacroix et Hedi Slimane, lui qui a favorisé la candidature de Riccardo Tisci chez Givenchy, lui qui analyse, influence, décrète, lui…, lui…, eh bien oui, lui brise sans gène quelques tabous ancrés dans l'univers du chiffon. Non qu'il fracasse les lieux communs et fustige les clichés. Ce n'est pas son genre.

L'homme a de la politesse, de l'attention à l'autre et de l'élégance naturelle. Quand il blesse, il ne s'en rend pas toujours compte. Au fond, il ne détesterait pas chuchoter s'il ne savait pas que, dans le monde d'aujourd'hui, la provocation permet aussi d'agir. Alors la voix, un peu haut perchée, à l'accent indéfinissable dont il n'a pas conscience, sonne clair : les sentences qu'il lance sont souvent assassines et l'humour caustique dont il use est toujours ravageur. Il ne croit guère par exemple aux « codes » qui seraient l'ADN des grandes maisons de couture et dont il faudrait, à chaque collection, retrouver l'esprit sous peine de déroger. Bel alibi et bon confort, pense-t-il, pour ceux dont l'imagination défaille et qui ne veulent plus prendre de risques.

Aussi à ces codes identitaires, qui corsètent l'esprit et bloquent l'initiative, il préfère la notion de valeurs, davantage pérenne et autrement stimulante. Il est persuadé encore que même la marque la plus célèbre peut mourir. Son travail justement est de retarder les échéances tragiques : à lui de permettre aux créateurs et à ceux qui les financent de trouver leur public. Il lui faut donc autant sentir la rue que respecter la créativité, autant percevoir l'envie du public qu'encourager l'artiste, autant accompagner la femme qui désire que le couturier qui conçoit. Jean-Jacques Picart est un furet.

Cet animal-là n'est pas solitaire. Au contraire. Bien sûr, il y a la famille de la mode, celle qu'il a choisie, des gens tous attachants et odieux, et tous fragiles. Peut-être est- ce cette fragilité qui touche plus que tout Jean-Jacques Picart, cartésien sentimental. « Les gens de la mode, dit-il, ne sont pas aussi ambitieux, vaniteux, carriéristes que l'on peut le croire. C'est un métier où il n'y a pas de vérité, où l'on s'expose terriblement. Aucune référence objective n'existe. On peut détester un jour ce que l'on a adoré la veille ».

Lui, en tous cas, ne peut pas travailler s'il n'éprouve pas un sentiment pour le créateur qu'il sert ou le vêtement qu'il défend. D'où l'inquiétude qui taraude et les peurs qui rodent. Elles sont si nombreuses et si traitresses : peur de ne plus savoir ou de ne plus pouvoir anticiper ; peur de ne plus vivre que sur ses acquis sans s'apercevoir du danger ; peur de se momifier ; peur de ne plus être vigilant par rapport à soi-même ; peur aussi de n'être soudainement plus rien dans un milieu où le changement et la nouveauté sont des obligations professionnelles…

Ces peurs, Picart les éprouve parfois, comme chacun dans cet univers. Mais lui le sait et se protège. Peut-être est-il plus attentif que d'autres à quelques signes du fait de sa sensibilité de médium. Il lui arrive en effet d'avoir des visions et de percevoir chez quelqu'un ce qu'il a vécu, voire ce qu'il va vivre. Il ne le dit pas, il ne l'avoue guère, il imagine que l'on se moquerait et il masque, comme toujours, sa pudeur par une drôlerie, sa gène par un puissant éclat de rire. Car c'est un peu son jardin secret. Comme l'est ce qu'il puise dans sa famille et lui donne sa force, sa stabilité, sa solidité.

Habitué des coulisses des défilés de mode, conseiller écouté lors des réunions discrètes avec ses divers patrons, ami intime de plusieurs grands couturiers, il est aussi un père de famille tranquille. Les petits marquis de la psychanalyse de salon évoqueront l'enfance. De fait, ses parents, trop occupés d'eux-mêmes, n'ont pas su faire : jamais leurs cinq enfants n'ont constitué une fratrie. Alors ( il a deux garçons ), il ne fera pas la même erreur. Car, a-t-il toujours pensé, quand on est une famille, on affronte plus facilement les problèmes de la vie. Même une disparition – la mort – est plus « facile ». « La chose la plus importante d'une vie, dit-il, est d'avoir une famille que vous aimez ».

Comment, quand on est né en 1947 à Phnom-Penh au Cambodge, peut-on tomber dans le chaudron de la mode ? Comment y devient-on un expert, estimé pour ses connaissances, considéré pour ses jugements, respecté pour ses convictions, aimé pour ses passions ? Certes, il y a un des premiers souvenirs de Jean-Jacques : il a sept ans, il se promène au Vietnam, il est habillé tout en blanc, les gens se retournent sur lui, ils le trouvent mignon. Sympa mais pas de quoi faire naître une vocation. D'ailleurs, lui sait ce qu'il fera plus tard : il sera « médecin accoucheur pédiatre ». Longtemps il poursuivra ce rêve mais, à l'adolescence, il devra renoncer. Bref, à 17 ans, il a son bac. Que faire ?

Il vit alors à Dakar et, ne sachant trop quelle carrière envisager, il se rend au Centre d'orientation professionnelle. Verdict après deux jours de test : on vous verrait bien dans la mode, disent les conseillers, non pour dessiner des vêtements mais comme attaché de presse par exemple. Retour à la maison. Le beau-père trouve que c'est un métier bidon. La mère est plus enthousiaste. L'autre jour, à l'aéroport de Dakar, elle a entendu des gens « très chics » présenter leur attaché de presse. Après tout, pourquoi pas. Et voilà Jean-Jacques à Paris dans une école renommée d'attachés de presse. Comme la scolarité est coûteuse, il multiplie les petits boulots ( chez Simca, au Centre démocrate, qui est un parti politique, à la Belle Jardinière ou encore au SEH, le salon de la mode masculine…) en même temps qu'il suit les cours. La vie lui plait bien : il est fasciné par Paris, il court les boutiques, la mode l'intéresse de plus en plus, il dévore les journaux, son autre passion. Son premier job est une entreprise de vêtements de travail puis il devient assistant dans un bureau de style.

C'est parti : en 1970, à 23 ans, il crée son bureau de presse. Personne ne le connaît, personne ne l'attend, c'est difficile. Mais il a du courage, de la persévérance et une formidable capacité de travail. Peu à peu, le milieu de la mode s'habitue à ce jeune homme si efficace avec son regard à la fois étonné et ironique, son discours débité à un rythme de mitraillette, ses formules frappantes ( « Il faut lester de morale les ourlets des robes du soir », dit-il par exemple ), ses jugements sans langue de bois et – peut-être est-ce là la clé de son succès ? – sa capacité d'empathie. Ainsi, lui qui n'a jamais éprouvé l'envie de créer des vêtements, a très tôt une conviction : « La mode, confie-t-il, est un langage. Elle sert à rassembler des gens ». Peu à peu, avec son assurance qui séduit et ses doutes qu'il cache, Picart va devenir un personnage de la planète mode. Car c'est autant un caractère qu'une réputation. Tant et si bien qu'au fil du temps, les contrats s'accumulent et, pendant seize ans exactement - de 1970 à 1986 - , il va se charger des relations avec la presse de nombreuses et célèbres entreprises. Notamment Cacharel, Thierry Mugler, Shiseido, Emanuel Ungaro, Hermès, Jean-Charles de Castelbajac, Jean Patou, Kenzo, la Redoute, Daniel Hechter, Newman, Levi's, Helmut Lang, Jil Sander.

Un jour, il engage dans sa société Françoise, la femme de Christian Lacroix, puis Lacroix lui-même qu'il lance chez Jean Patou. En 1986, il dit à Bernard Arnault : « Il vous faudrait une maison de couture avec Lacroix ». « Parlons-en » répond le patron de Dior. Un an plus tard, les voilà associés à trois : Arnault, Lacroix, Picart. Qui ferme son bureau de presse. L'aventure durera jusqu'en 1999. Et JPP, comme on le surnomme parfois, ouvre alors son agence de conseils en stratégie de mode et de luxe.

En fait, toute la vie de Jean-Jacques Picart est une aventure. Car s'il sait se moquer de lui-même, il aime le risque. Ce solitaire aux multiples amitiés, qui se veut un messager, un passeur entre le monde de la création et celui de l'entreprise, estimerait volontiers que le risque est le pendant de la liberté. Est-ce de l'Asie que lui vient une forme de fatalisme qui l'étreint souvent ? Et de la France son côté trublion ? Est-ce pour cela qu'il conteste en permanence la hiérarchie, notion qu'il respecte pourtant profondément ? En tous cas, pour se décider, ce chef d'orchestre de la mode mise à la fois sur son intuition, sa raison et son sentiment.

Il n'est pas, c'est sûr, tout d'une pièce et, en toute chose, il apprécie le mélange: de son enfance, ce passionné de chocolat garde le goût de la cuisine asiatique et de sa jeunesse dans les bistrots parisiens, l'amour de la « mauvaise bouffe », les frites, les saucisses et la bière. Au fond, il est comme la mode: multiple.

D'ailleurs cet homme d'idées («Ce qu'il y a de plus excitant dans le monde uniforme d'aujourd'hui» dit-il) a des formules de poète. De la mode, il a donné la plus jolie définition qui soit: « Un coup de foudre entre un cintre et une cliente ».

Par Michel Schiffres
Journaliste, écrivain, ancien directeur de la rédaction du "Figaro".

Ce n'etait pas si difficile leur talent me paraissait tellement évident! - Jean Jacques Picart
Avec le temps, j'en suis plus conscient et je fais plus attention - Jean Jacques Picart
Jean-Jacques Picart
La mode est un métier qui se fait impérativement avec les autres, tous les autres - Jean Jacques Picart
Jean-Jacques Picart
Que ce soit la vôtre ou celle que vous vous êtes choisie - Jean-Jacques Picart
Jean-Jacques Picart
Jean-Jacques Picart
Plus que des conseils, que personne n'a vraiment envie de suivre, c'est un avis honnête et inspiré que je m'efforce de donner - Jean-Jacques Picart
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